Un évènement, une histoire à partager à la communauté Happy End ? Je partage mon témoignage

En France, il est interdit de recourir de manière légale à des pratiques visant à mourir. Pourtant, 94 % des Français seraient favorables à la légalisation de l’euthanasie, et 89 % à celle du suicide assisté*. Et donc, à un changement de la loi Claeys-Leonetti. Les personnes qui souhaitent mettre fin à leurs jours évoquent principalement des raisons médicales et de vieillesse. La mère de Daniel est l’une d’entre elles. Il l’a accompagnée jusqu’en Suisse pour avoir recours au suicide assisté, en 2022.

Simone, nonagénaire, ne souhaitait plus vivre. Sa vieillesse lui causait trop de mal-être. Alors, elle l’a dit à son fils, Daniel, âgé de 71 ans. Face à la détresse de sa mère, il a commencé à entreprendre les démarches en octobre 2021 pour qu’elle puisse bénéficier d’une mort volontaire par suicide assisté, pratique légale en Suisse. Ce fut le début de longs mois de doutes et de craintes pour Daniel mais, aussi, de moments précieux partagés avec sa mère.

Ma mère répétait souvent qu’elle voulait mourir dans son lit

Ma mère nous disait régulièrement, à ma famille et moi, qu’elle souhaitait mourir dans son lit, sans subir d’acharnement thérapeutique. Elle avait 94 ans et n’avait pas de pathologie particulière, hormis un problème cardiaque qui était soigné. En revanche, elles avaient toutes les complications liées à la vieillesse. Elle avait du mal à marcher, elle était incontinente, elle n’avait plus de goût ni d’odorat. Ma mère vivait seule chez elle en Seine-et-Marne, sans assistance à domicile, mais avait un peu d’aide de la part de ses amies.

En février 2021, elle est tombée et s’est cassé deux vertèbres. À cause de son âge, elle ne pouvait pas être opérée et il a donc fallu attendre que ses os se ressoudent. Elle a dû rester deux mois à l’hôpital. Elle était couchée et souffrait beaucoup, physiquement et psychologiquement. En plus de cela, c’était la période du Covid donc il n’y avait pas de visite. Déjà, à ce moment-là, elle demandait à cor et à cri au médecin de la laisser mourir.

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En EHPAD, son état s’est vite détérioré

En avril 2021, elle était contente de sortir de l’hôpital. Malheureusement, après sa chute, elle n’avait plus la capacité de vivre seule. Elle est donc entrée en Établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad), près de son domicile. Au fil des semaines, l’état de ma mère s’est détérioré : elle ne marchait quasiment plus, elle mangeait à peine alors qu’elle était gourmande, elle regardait très peu la télévision, elle ne partageait rien avec les autres résidents alors que c’était une femme très sociable. Elle n’avait plus goût à rien.

Cette situation a duré quelques mois jusqu’au jour où ma fille est allée la voir, durant l’été. Et là, elle a poussé un grand cri de désespoir : elle voulait mourir. Elle se voyait se dégrader et elle n’avait plus envie de vivre de cette manière. Son corps ne marchait plus mais sa tête fonctionnait très bien. Elle disait que sa vie avait été remplie, qu’elle était finie à jamais et qu’elle partirait heureuse.

De nombreuses démarches ont été nécessaires pour répondre à son souhait

Je me suis renseigné sur internet et j’ai vite compris que la solution ne serait pas en France et qu’il faudrait passer par l’étranger. J’ai fini par trouver, grâce à l’Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD), à laquelle ma mère était adhérente, une structure en Suisse qui prenait en charge les personnes comme elle. J’ai commencé à entreprendre les démarches en octobre 2022 et, à partir de là, chaque semaine était comptée pour ma mère.

Je savais, de mon côté, que la constitution du dossier auprès de l’association suisse allait prendre des mois. Il fallait que je récupère plusieurs documents administratifs : certificats d’état civil et de mariage, acte de décès de mon père, comptes-rendus médicaux… Cette période a été très stressante car j’ai rencontré beaucoup de difficultés. L’obtention du certificat d’état civil, justement, a été le premier problème. Si vous êtes né en 1927, le document n’est pas dactylographié mais manuscrit. Or, pour un suicide assisté, la Suisse demande uniquement des documents rédigés à la machine à écrire ou de manière numérique.  Lorsque j’ai demandé aux employés de la mairie d’obtenir le certificat d’état civil de ma mère en version dactylographiée, ils m’ont dit que ce n’était pas possible. J’ai dû insister pour obtenir le document adéquat.

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Je vivais chaque difficulté comme un obstacle

Il a aussi fallu que nous renouvelions la carte d’identité de ma mère. Nous avons dû la faire sortir de l’Ehpad, pour prendre des photographies et se rendre à la mairie. Elle devait obligatoirement saisir ses empreintes digitales sur place, en raison du nouveau format biométrique de la carte d’identité (un appareil électronique scanne les empreintes, ndlr).

Toutes ces formalités administratives étaient très lourdes et rallongeaient de plusieurs semaines le processus. Je craignais qu’à tout moment, un élément bloque son dossier. C’était terrible parce que, pour ma mère, c’était acquis. Il était impensable pour moi de lui dire que ça ne pourrait pas être possible. Psychologiquement, c’était une période compliquée. J’ai vécu chaque difficulté comme un obstacle. Je me sentais à la merci de beaucoup de monde. J’étais dans l’incertitude car je ne savais pas si le processus allait aboutir.

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Dans notre société, être heureux face à la mort n’est pas logique

En parallèle de toutes ces démarches, ma famille commençait déjà à faire son deuil. Cette période est importante puisqu’elle permet au futur défunt de parler et d’évoquer des souvenirs avec ses proches. Ce sont des choses qu’on ne fait pas avec quelqu’un qui est mort brusquement. Ma mère me disait aussi une phrase que tout le monde ne comprendrait pas : « Tu pourras dire, quand je serai morte, que ta mère est heureuse. » Dans notre pays, la mort n’est pas censée être choisie, elle s’attend. Être heureux face à la mort n’est pas logique, la mort doit être triste. C’est un sujet vraiment tabou dont on ne parle pas.

Nous avons déposé le dossier fin novembre. Il a été validé par l’association suisse à la fin du mois de décembre. Ce fut un grand soulagement pour ma mère, mais aussi pour moi. La date du décès a été établie : le 2 février 2022.

10 000 euros, c’est le prix d’un suicide assisté en Suisse

Mais en janvier, on a rencontré une nouvelle complication avec la banque lorsqu’il a fallu régler les frais pour aller en Suisse. Le coût était de 10 000 euros, montant qui comprenait notamment la prise en charge de l’association, ainsi que les frais administratifs et de crémation. J’avais fait un premier virement, en tant que mandataire de ma mère, que la banque avait accepté. Huit jours après, j’ai fait un second règlement pour solder, mais la banque l’a refusé sous prétexte que la mort volontaire assistée est interdite en France.

Je n’ai pas dormi de la nuit, et j’ai passé un week-end abominable. La banque ne voulait rien entendre. J’ai dû solliciter l’aide de l’ADMD qui m’a fourni une lettre de 6 pages d’un avocat, expliquant que la banque était dans son tort et qu’elle n’avait pas le droit de refuser le paiement, pour que la situation se débloque. Je remercie l’association pour son appui. Encore une fois, ce fut des jours remplis de stress.

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Dans la voiture pour la Suisse, ma mère était heureuse

Nous sommes partis, avec mon épouse, chercher ma mère en voiture le 1er février, la veille de la date fixée pour son décès. Le voyage était plutôt serein. Ma mère nous a même dit : « C’est chouette, je vais revoir la Suisse. » Elle partait pour mourir et elle était contente de revoir les montagnes suisses ! Nous avons retrouvé nos deux enfants qui nous attendaient sur place et nous avons passé le dernier soir au restaurant de l’hôtel. C’est un de mes plus beaux souvenirs : nous étions tous les quatre, entourant ma mère qui était heureuse.

Le lendemain matin, nous sommes allés dans les locaux de l’association et nous avons été accueillis par une équipe chaleureuse, pleine d’écoute, d’empathie, d’humour et d’humanité. Ce n’était pas larmoyant du tout, nous étions dans un cadre paisible. Il restait encore une partie administrative à formaliser et quelques questions posées à ma mère. Jusqu’à la fin, elle a eu la parole sur sa volonté de mourir.

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Ma mère est décédée en quelques secondes

Nous nous sommes ensuite rendus dans une chambre où allait se dérouler la mort volontaire assistée. Le médecin nous a expliqué la procédure : ma mère appuierait sur la perfusion qui laisserait passer le produit létal dans son sang, et la scène serait filmée pour que la police suisse constate que personne ne l’avait aidée. Le médecin nous a ensuite laissés et nous avons pu profiter des derniers instants avec ma mère. Il est revenu lorsqu’elle a décidé que c’était le moment. Il a enclenché la caméra et lui a dit : « C’est quand vous le voulez. » Nous nous sommes reculés du lit pour ne pas être présents sur le film et ma mère a enclenché la perfusion. Elle est décédée dans les quelques secondes qui ont suivi mais nous étions avec elle, à son contact, au plus près.

C’était un moment intense mais je me raccrochais à ses paroles sans cesse répétées sur son désir de mourir et d’avoir recours au suicide assisté en Suisse. Toutes ces démarches étaient l’aboutissement de la volonté profonde de ma mère. Sa mort était choisie et c’est ce qui nous rassurait. Nous aurions été malheureux si elle était restée à l’Ehpad parce que ce n’était pas son souhait. Je sais qu’elle est partie heureuse.

* Selon un sondage IFOP, publié en février 2022.

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