Le jardin d’Afrique, un cimetière pour les migrants morts en mer

Le Jardin d'Afrique de Rachid Koraïchi à Zarzis, en Tunisie

Le 9 juin, le Jardin d’Afrique de l’artiste algérien Rachid Koraïchi a été inauguré à Zarzis en Tunisie, en présence d’Audrey Azoulay, directrice de l’UNESCO, et de tous les représentants religieux du pays. Baptisé Le palais, ce lieu est destiné à accueillir les dépouilles des migrants africains morts en mer. Un projet à forte symbolique que nous a raconté Rachid Koraïchi lors d’un entretien.

Je veux que les familles sachent qu’elles ont un lieu où retrouver leurs proches

Comment êtes-vous arrivé à créer ce Jardin d’Afrique dédié aux dépouilles des migrants morts en mer ?

Ma fille Aïcha m’a appelé un jour, en me disant : “Papa, il y a une montagne de cadavres dans une décharge publique sur la côte tunisienne. Il faut faire quelque chose”. J’ai complètement halluciné quand elle m’a raconté ça. Je ne comprenais pas que l’on puisse réserver un tel sort à des êtres humains. Nous sommes partis ensemble voir ce lieu, où viennent s’échouer des cadavres depuis la Libye, au sud de la Tunisie. C’était abominable, on aurait dit une autoroute de cadavres. J’ai alors souhaité acheter une terre afin de créer un cimetière. J’ai fait part de mon idée à Mongi Slim, le responsable du Croissant Rouge à Zarzis, et j’ai aussitôt acheté une terre agricole, près de la décharge, pour offrir une sépulture à ces morts.

Il y a quelques temps, un enfant est mort noyé, et toute la presse européenne en a parlé. Mais des milliers de migrants meurent en mer dans le silence le plus total. Je ne suis pas fossoyeur, je suis artiste, mais avec ce Jardin d’Afrique, j’ai le sentiment de réparer les dégâts des autres.

 

Rachid Koraïchi et Audrey Azoulay franchissent la porte d'entrée du Jardin d'Afrique lors de l'inauguration

Rachid Koraïchi et Audrey Azoulay, présidente de l’UNESCO, franchissent la porte d’entrée du Jardin d’Afrique lors de l’inauguration le 9 juin.

Qui sont les personnes enterrées ici ?

Les morts enterrés dans ce Jardin d’Afrique sont tous des étrangers. Il s’agit de migrants échoués sur la plage, récupérés par les pêcheurs ou la Garde Nationale, qui préviennent ensuite le Président du Croissant rouge et ses volontaires. Les défunts sont emmenés à l’hôpital. Un prélèvement ADN est réalisé afin de les identifier, un constat de décès est rédigé puis le procureur signe un décret d’enterrement. Et c’est seulement à partir de là qu’on peut enterrer le défunt dans ce jardin.

L’idée, ça n’est pas que les personnes restent enterrées ici ad vitam eternam mais que les familles puissent récupérer leur dépouille avec la certitude qu’il s’agit de leur proche. Ils sont donc enterrés dans des sacs plastique et une stèle indique des éléments d’identification comme : “ Homme tricot noir, plage Hôtel des Quatre saisons ”.

Comment avez-vous pensé ce jardin ?

Quand j’ai réalisé qu’aucun lieu ne voulait accueillir les corps de ces migrants inconnus, j’ai pensé : “ si personne n’en veut, je vais leur faire un palais ”. Je l’ai imaginé avec une salle de prière oecuménique, une grande porte à l’entrée et des plantes qui symboliseraient les différentes religions. Cinq oliviers, symboles de paix, pour représenter les 5 piliers de l’Islam et douze vignes pour les 12 apôtres autour de Jésus.

J’ai voulu que toutes les tombes soient tournées vers l’Est. L’Est pour le soleil et la Mecque à la fois. C’est un cimetière pour toutes les confessions, et je souhaitais que ça soit un lieu où tout le monde, musulmans, chrétiens, juifs, bouddhistes, athées, soit tourné du même côté. J’ai réalisé ensuite à la main des céramiques, comme pour dérouler un tapis à tous les migrants reposant dans ce lieu. On a aussi dû étancher toute la surface du cimetière sous terre pour éviter que l’eau de mer ne s’y infiltre.

Quel accueil vous avez reçu par rapport à ce projet ?

Ce jardin est complètement unique en son genre, et c’est pour ça qu’il a un statut bizarre : c’est une oeuvre donnée à des étrangers, dans un lieu privé, qui n’appartient donc pas à la mairie. Il est sous la protection de l’UNESCO, mais il suscite beaucoup de jalousie des riverains qui n’ont pas accès à un cimetière aussi beau et majestueux. Pour les familles des migrants, en revanche, ce cimetière est précieux. L’autre jour, un Lybien dont le fils est mort dans un naufrage, en voulant se rendre en Europe, est venu me voir. Je lui ai proposé de ramener son corps en Libye, et lui m’a répondu : “Dieu a quitté la Libye. C’est pas un cimetière ici, c’est un Paradis, mon fils y sera encore plus beau. Je vous le confie”. Ce genre d’échange, c’est le plus beau cadeau possible.

Comment envisagez-vous l’avenir de ce jardin ?

Malheureusement, le cimetière est déjà presque plein. Nous commençons à dessiner de nouveaux plans pour essayer de doubler voire tripler sa surface afin d’accueillir davantage de dépouilles. Mais je finance ce projet avec mes économies et grâce à la vente de mes oeuvres et je ne pourrai pas faire plus. En tant qu’artiste, j’ai fait ma part et je continuerai à la faire, mais maintenant c’est aussi à d’autres de faire la leur.

Pensez-vous que ce projet puisse donner envie à d’autres pays africains de créer leur propre Jardin d’Afrique ?

(soupir) Pas un seul ambassadeur africain n’était présent à l’inauguration le 9 juin… Malheureusement, les migrants sont loin d’être la priorité des gouvernements en Afrique pour l’instant.

Commentaires

  • Lara

    Tellement de beauté, de bienveillance et de compassion dans ce projet! Je suis touchée par toutes ces personnes qui œuvrent pour les migrants. Cette initiative est vraiment exceptionnelle pour ce qu'elle apporte de dignité aux disparus et à leurs familles, et pour le message qu'elle envoie au reste du monde... Merci

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