Depuis le suicide de mon père, je rends, chaque jour, hommage à la vie

On parle de « chemin de deuil » pour évoquer le trajet particulier que chacun est amené à faire après la perte d’un être cher. Le père d'Isabelle s'est suicidé alors qu'elle avait 10 ans. Elle nous raconte son propre cheminement.
enfant triste@Natissima/Getty Images

Vous détestez ce raccourci : vous êtes devenue “anthropologue des funérailles écologiques” parce que vous avez perdu votre père brutalement, enfant » : le lien entre les deux est de quelle nature, selon vous ?

Isabelle : Cette association d’idées (récurrente) m’agace ! Car ces deux éléments de vie sont distincts, bien qu’ils jouent indéniablement l’un sur l’autre. Dans les faits, chronologiquement, la mort a toujours eu une place à part, dans ma vie. Toute petite, j’étais déjà passionnée par les rites funéraires : je dévorais des livres sur l’embaumement égyptien ! Un centre d’intérêt nourri par mon grand-père, passionné d’archéologie. La mort brutale de mon père a eu pour effet de favoriser une socialisation particulière de la gestion de la mort, des émotions et du deuil. Il est indéniable qu’elle m’a transformée, personnellement et professionnellement, mais pas comme les gens l’imaginent.

Comment avez-vous appris le suicide de votre père ?

Isabelle : J’avais 10 ans… Le Mercredi 31 mai 2006, j’étais chez mes cousins, en train de réviser une auto dictée, lorsque j’entends ma mère arriver. (Elle devait normalement être sur Paris pour son travail…) Heureuse comme tout de la retrouver, je cours lui sauter dans les bras ! D’un ton grave, elle me dit très rapidement qu’il faut qu’elle me parle et me demande de m’asseoir. J’ai peur, je ne sais pas à quoi m’attendre, ce n’est pas son genre… Elle m’annonce alors que mon père est mort, qu’il s’est suicidé sous un train. Et à ces mots, je perds connaissance… Après avoir repris mes esprits, je veux savoir s’il a eu mal. Elle m’assure que non. Je me souviens avoir ensuite pleuré toutes les larmes de mon corps. (Je ne l’avais pas vu depuis un ou deux ans, et la dernière fois, cela s’était très mal passé).

Quelle relation aviez-vous avec lui ?

Isabelle : Mes parents ont une histoire bien particulière… Mon père avait trompé sa femme avec ma mère (sans que celle-ci n’en sache rien). Il a donc eu une “double vie” pendant plusieurs mois. Ma mère a fait un “déni de grossesse”. Elle a su qu’elle était enceinte de moi… à 6 mois seulement. Et je suis née à 8 mois. (Elle avait fait une fausse-couche de mon jumeau peu avant). Mathématiquement parlant, il y a donc eu peu de temps pour que : mon père annonce à ma mère “qu’il était encore marié”… et pour que ma mère annonce elle-même à mes frère et sœur (nés dans son précédent union) “qu’ils allaient avoir une petite sœur”… Il faut dire que je n’ai jamais vraiment vécu avec mon père, comme on l’entend habituellement. Mais j’ai passé mes trois premières années sur sa péniche, avec ma mère, par intermittence. Avec le temps, la santé de mon père s’est dégradée et il est devenu assez instable psychologiquement. Il nous a abandonnées. Il revenait juste aux nouvelles de temps à autres. Lorsque j’ai eu 7 ans, nous avons quitté Paris avec ma mère. A cette période, je le voyais vraiment peu. C’était très compliqué pour moi. Je savais que j’avais un père ; mais “seulement quelques jours par an”. Le reste du temps, il était absent.

“Je n’avais qu’une angoisse petite : finir moi aussi sous un passage à niveau”

Comment s’est passé le moment de l’adieu (les obsèques) ?

Isabelle : Ça a été très long d’attendre, plus d’une semaine : en raison de l’enquête judiciaire… On m’a apprit que mon père s’était suicidé sous le même passage à niveau que sa sœur et son père, quelques années plus tôt… Je n’avais qu’une angoisse : de finir moi aussi sous un passage à niveau ! Ensuite, lors de la cérémonie, je pleurais si fort que de nombreuses personnes m’ont regardée avec un regard noir (demandant implicitement de me taire !). L’émotion était insurmontable pour moi. J’avais peur aussi qu’on me force à approcher le cercueil. J’imaginais trop bien l’état de mon père… C’est à cette occasion que j’ai rencontré la femme de mon père pour la première fois. Elle nous a reçues, ma mère et moi, avec une gentillesse peu ordinaire. Elle m’a remis tous les souvenirs qu’il avait gardés de moi (cadeaux de fête des pères, dessins, poèmes, photos…). Il y avait aussi mon « demi-frère » qui avait alors 27 ans. Je me souviens qu’il m’a prise par la main durant toute la cérémonie et m’a donné une rose pour qu’on la jette ensemble sur le cercueil. Je n’oublierai jamais ce moment d’une intensité si forte et si pure, où toutes les barrières de l’infidélité, de la trahison, de la colère, sont tombées, pour laisser place au pardon, à l’amour, au soutien et au partage…

Quelles sont les émotions que vous avez éprouvées ?

Isabelle : J’ai d’abord ressenti un sentiment profond d’abandon : je ne pourrai plus jamais avoir ce père que j’avais tant attendu… Puis, au fil des années, ce sentiment s’est transformé en “soulagement”. Je n’avais plus à attendre, je pouvais avancer (« la chose était réglée » : pour le dire brutalement !). J’ai également ressenti beaucoup d’incompréhension. Il ne nous a laissé aucune trace ; explication, ça a été très dur. Par ailleurs, il y avait une chose qui me mettait très en colère ! Je ne supportais pas d’entendre des gens se demander si « les suicidés sous les trains n’avaient pas mieux à faire que d’emmerder le monde ?! » Si l’on y réfléchit bien, ce sont les proches qu’ils emmerdent le plus quand ils se jettent sur la voie, pas les passagers du train… Désormais, lorsque j’entends ça, je précise que « pour le suicide de mon père, c’est sûr que cela a du bien emmerder les passagers ! » Bizarrement, cela jette un froid, les gens se sentent idiots et j’aime ça (savoir qu’ils auraient aimé ne pas dire cette bêtise et qu’ils préféreront réfléchir avant de parler la prochaine fois). Quant à la douleur, je suis du genre à la “gérer seule”. Les émotions sont donc “sorties” autrement. J’ai somatisé énormément pendant plusieurs années.

De l’extérieur, comment peut-on « aider » un enfant suite au suicide de son parent ?

Isabelle : Pour moi, il était impensable qu’on vienne me demander d’en parler ! Il ne faut pas forcer un enfant. Il est surtout primordial de donner beaucoup d’amour, de rassurer, d’expliquer les choses (sans mentir !) et de laisser le temps faire. Montrez à l’enfant que vous avez confiance en lui, que vous êtes fiers de lui, qu’il soit triste, qu’il pleure, qu’il rit. Ne le jugez pas ! N’hésitez pas non plus à parler du parent décédé devant lui ou avec lui, en riant, en pleurant et surtout en toute simplicité. Le taire : c’est lui donner une seconde mort ! A lire : 5 livres pour parler de la mort à un enfant

“C’était son choix, je ne peux que l’accepter !”

Cette forme de mort, si brutale, « qu’en avez-vous fait » ?

Isabelle : C’est dur, très dur. Surtout quand le corps de l’être aimé est bousillé, déchiré et que c’était “sa volonté” ! Cette image de corps déchiqueté par un train est symbole de violence extrême ; c’est loin des valeurs qui me sont chères, mais je pense que c’était son choix, et ça : je ne peux que l’accepter… Aujourd’hui j’en ris énormément ! J’apprécie de faire de l’humour noir sur le suicide de mon père ! Cela me permet de m’approprier son décès et d’éviter qu’on soit maladroit à ma place. C’est un choix qu’il a fait délibérément et qui est irrémédiable, je pense qu’il vaut mieux en rire, ou en tout cas, qu’on puisse en rire !

Avez-vous changé ?

Isabelle : Je suis très à l’aise avec la mort et le deuil. Avoir appris à surmonter cet événement m’a donné la capacité de comprendre bien des choses, m’a ouvert l’esprit. Cette épreuve m’a aussi rendue plus forte. Chaque épreuve est une force que l’on doit transformer. Je pense avoir réussi. Et je tente, chaque jour, de “rendre hommage à la vie” (bien consciente que rien n’est jamais acquis). Cette « familiarisation » avec la mort m’a permis, de plus, une fois adulte, de m’intégrer beaucoup plus facilement au monde des pompes funèbres quand j’ai décidé de plonger dans cet univers. Elle a favorisé ma réussite dans ce milieu (même si je suis hyper-sensible).

Isabelle : Je trouve que c’est très personnel et je pense qu’il n’y a absolument rien d’obligatoire à « faire son deuil ». Cela appartient à chacun. Pour ma part, c’est principalement grâce à l’amour qui m’entoure que j’arrive à avancer. J’éprouve de la gratitude envers mes proches. Et la vie est une source de bonheur continue : c’est à nous de le cueillir ! En devenant orpheline de père, on perd une partie de soi. Mais l’on peut se construire autrement. En tant qu’enfant, nous n’avons rien à voir avec les décisions de nos parents. Vous émanez la « joie de vivre », êtes-vous triste, parfois ? Isabelle : Il m’arrive d’être triste ou nostalgique lorsque je vis des moments forts, qui me rappellent que mon père n’est pas là. Mais ceux qui m’entourent jouent un rôle bien plus fort, en fait. Ils ont décidé de vivre auprès de moi et je me centre sur ça. (Mon père ne doit pas être très loin, à sa manière, de toute façon !)

“Lui en vouloir de s’être suicidé ? Jamais !”

Quelle place a la mort dans votre vie ?

Isabelle : La mort à une place quotidienne dans ma vie aujourd’hui : à travers mes études. Et je lui donne une grande place : apaisée et souvent drôle ! J’en parle librement, avec une grande authenticité et sans pincette, ce qui surprend souvent !

Comment chemine l’enfant et quel adulte il devient après ça ?

Isabelle : Il est évident que chaque deuil nous change à tout jamais. Au présent, moi, je suis plutôt une ‘jeune femme pétillante au sourire communicatif ; qui fait face à chaque épreuve‘!(enfin on me définit comme ça). A 24 ans, j’entreprends mon doctorat d’anthropologie. Je suis curieuse et “naïve”. J’adore apprendre. Et partager des moments simples.

Est-ce que vous lui parlez parfois, ou bien, vous en rêvez ?

Isabelle : Il y a eu un événement particulier. J’ai rêvé de mon père une nuit, lorsque j’avais 16-17 ans. Nous nous baignions dans la seine, près de sa péniche. Il me disait que tout allait bien, qu’il m’aimait et qu’il était fier de moi. Étant très croyante (je crois à la vie des âmes), ce moment m’a énormément apaisée. Je n’avais plus à être triste. J’appris quelques temps plus tard que la mère de ma meilleure amie, qui est « pâsseuse d’âme », l’avait « fait passer de l’autre côté à ce moment-là ». Et je me suis sentie soulagée !

Lui en “voulez-vous” ?

Isabelle : Je n’ai jamais ressenti ce sentiment. J’ai souvent regretté la relation que j’ai eue avec mon père, et le fait qu’il soit mort alors que j’étais assez jeune. Mais lui en vouloir de s’être suicidé ? Jamais ! Et pourquoi ? Certes, aujourd’hui, j’ai compris le geste que mon père a choisi de faire. Bien qu’égoïste, il lui appartenait complètement et je l’ai accepté. Je ne suis plus triste, ni en colère. Les choses ont évolué, j’ai « grandi ». Je pense que le choix de vivre ou de mourir appartient à chacun et que personne ne peut décider pour autrui… Il a décidé de mourir, mais moi j’ai choisi de vivre ! Et j’aime la vie d’un amour pur et naïf !

A lire : Pourquoi j’ai voulu me suicider à 10 ans ? Témoignage. 

Pour découvrir l’intégralité de l’interview (plus longue), envoyez un mail à nomade_lh@hotmail.com

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