Deuil prolongé : la nouvelle pathologie mentale “provoquée” par le deuil fait débat

Le deuil prolongé est inscrit dans le DSM

La toute nouvelle version révisée du DSM-5, dictionnaire américain classifiant les troubles mentaux, a été publiée mi-mars. Elle mentionne l’ajout d’une nouvelle pathologie : celle du deuil prolongé et établit qu’une personne en deuil traverse un deuil prolongé si celui-ci persiste au-delà des six mois suivant le décès d’un être cher. Patrick Landman, psychiatre, pédopsychiatre, psychanalyste et président de l’association Stop DSM depuis 2010, alerte sur les conséquences de cette nouvelle pathologie. Une pilule pour “soigner le deuil prolongé” serait également à l’étude.

Le deuil prolongé, c’est quoi ?

Une personne traverse un deuil qualifié de “prolongé” si les symptômes de dépression surviennent toujours dans les six mois suivant le décès d’un proche et douze mois s’il s’agissait d’un enfant. Il serait caractérisé par les symptômes suivants : sentiment de nostalgie, difficulté de fonctionnement au travail, sentiment qu’une partie de vous est morte, forte douleur émotionnelle, difficulté à poursuivre sa vie et à planifier l’avenir, avoir du mal à se souvenir de moments heureux avec le défunt, comportement suicidaire etc.

Cette nouvelle pathologie de “deuil prolongé” laisse donc entendre qu’il existerait un “calendrier” pour traverser un deuil de façon “normale”. Pour Patrick Landman, cette catégorisation est dangereuse car elle se rapproche dangereusement du deuil pathologique. “Le problème de cette nouvelle pathologie, c’est qu’elle représente un four-tout entre signes de dépression, état de stress post traumatique ou encore idées délirantes. Or, si on fait une check-list, on se rend compte que beaucoup d’endeuillés cochent pas mal de ces cases, même six mois après le décès de leur proche.” 

Pourquoi le deuil prolongé est-il contesté ?

L’apparition de cette nouvelle pathologie tend à médicaliser le deuil en l’associant notamment à des symptômes de dépression. Pourtant, comme l’explique le psychiatre, “si le deuil est parfois un danger pour la santé psychique, c’est également un processus qui fait partie de la condition humaine.” 

Si certains endeuillés ont effectivement besoin d’un suivi médicamenteux suite à un décès, ils restent très minoritaires, précise Patrick Landman. “En 42 ans d’activité, je remarque que le deuil pathologique ne touche qu’une très petite minorité de gens. Il n’y a donc aucune raison de le généraliser. Mais aujourd’hui, avec cette échéance de six mois, c’est ce qu’effectue le DSM. Beaucoup de gens vont remplir ces critères, qui sont ceux d’un deuil pathologique, et donc se voir prescrire des antidépresseurs.”

Le psychiatre rappelle que ce type de médicaments n’est pas sans conséquence sur la période de deuil. “J’ai eu connaissance de témoignages de personnes qui, traversant un deuil, se sont vus prescrire des antidépresseurs très tôt après la perte de leur proche. Ils rapportaient que ça avait contribué à les soulager mais en les propulsant dans une sensation d’anesthésie émotionnelle.” Le danger réside donc dans la sur-prescription voire la prescription systématique d’antidépresseurs en cas de deuil. “Des mois après l’arrêt des antidépresseurs, certaines personnes subissent un contre coup. Ils démarrent un travail de deuil qui n’a pas été effectué au bon moment.”

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Le deuil prolongé, un diagnostic de circonstance ?

Selon Patrick Landman, cette condition de “deuil prolongé” ne serait qu’un diagnostic de circonstance lié à l’épidémie de Covid-19. “Beaucoup de français ont dû faire face à des deuils plus difficiles suite aux restrictions imposées lors des cérémonies d’obsèques durant la crise sanitaire.” L’invisibilisation de la mort au sein de notre société aurait, elle aussi, contribué à la classification d’une telle pathologie. “Les familles ont vu des proches en bonne santé mourir brutalement et soudainement. Ils n’ont pas eu d’autre choix que de regarder la mort en face.” 

Pourquoi le DSM fait-il débat ?

Le DSM fait l’objet de vives critiques depuis de nombreuses années. En 1952, il était à peine constitué d’une centaine de psychopathologies. En mai 2013, c’était plus de 400. Certains psychiatres, comme Patrick Landman, président de l’association STOP DSM-5, affirment que celui-ci favorise la création de nouveaux troubles mentaux. Une façon de placer chaque condition mentale dans une case.

Avec le collectif STOP DSM-5, Patrick Landman prévoit l’écriture d’un texte et sa diffusion pour alerter sur les conséquences de cette nouvelle pathologie. “Freud avait rapproché le deuil de l’état dépressif tout en le distinguant. À l’heure actuelle, c’est une chose que le DSM refuse de faire”, conclut-il. Pourtant, avant la révision de 2013, le DSM-5 considérait les signes de dépression comme des symptômes “normaux” pouvant survenir suite au décès d’un proche.

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