Perte d’un enfant : ce tabou administratif qui nous tue une deuxième fois

Julie et son mari ont perdu leur fils, Léo à l’âge de 4 mois et demi. Elle raconte les nombreuses difficultés qu’elle a rencontrées pour faire connaître à l’administration leur situation de parents endeuillés. Des situations blessantes et conversations brutales qui ont davantage fragilisée son deuil.
femme inquiète devant un écranCrédits : Niklas Hamann sur Unsplash

Lorsque nous perdons un enfant, notre monde s’écroule. Perte de repères, perte d’espoir, absence d’avenir. Notre quotidien se transforme en épreuve de survie inexorablement éprouvante et au combien déstabilisante. Il faut aller puiser au plus profond de soi, des ressources jusqu’alors méconnues, pour être capable de transformer la douleur en force et la mort en vie. Un vrai parcours du combattant, semé d’obstacles.

Car s’ajoutent à ce séisme d’une vie, toutes les répliques possibles dont les démarches et les échanges avec les administrations qui ne sont pas toujours prévus et anticipés en cas de décès d’un tout petit. Le tabou s’immisce partout et à tous les niveaux parce qu’un enfant n’est pas censé mourir avant ses parents, un enfant n’est pas censé mourir tout court.

Votre enfant est toujours sur liste d’attente pour le vaccin ? Non, il est mort…

Ça se traduit par la communication difficile voir absente entre plusieurs entités administratives. Je pense aux courriers automatiques reçus par des femmes venant de subir une IMG (Interruption Médicale de Grossesse) pour les féliciter de la naissance. Je pense à l’accueil de certains services de gynécologie obstétrique qui demandent machinalement à ces mêmes femmes, à leur arrivée, de combien de semaines elles sont enceintes. Je pense aussi à la PMI (Protection Maternelle et Infantile) qui nous a appelé quelques semaines après le décès de Léo, chez l’une de leur assistante maternelle, pour nous demander s’il était toujours sur liste d’attente pour un vaccin. Je pense encore aux services de Mairie qui après nous avoir présenté leurs condoléances, ont omis de notifier le décès dans le livret de famille. J’ai dû le demander moi-même.

Pourquoi pas un dossier virtuel qui informerait tous les organismes ?

Déclarer une naissance est une joie immense mais ne devrait-on pas aider les personnes vivant un deuil en notifiant un décès auprès de toute forme d’administration ? Prendre en quelque sorte le relais quand il s’agit d’une épreuve si difficile ? On pourrait alors imaginer un dossier virtuel qui serait partagé à tous les organismes nécessaires avec une mention rappelant des précautions à prendre vis-à-vis de ces personnes traversant une telle épreuve. Une maman endeuillée ne devrait, par exemple, pas à avoir à répondre à une pharmacienne sur les raisons de l’absence soudaine de son enfant sur sa carte vitale alors qu’il apparaît toujours sur la mutuelle.

Déclarer la perte d’un enfant à l’administration fiscale ? Une vraie mission

Récemment, c’est lors de notre déclaration des impôts que nous avons encore dû nous expliquer et affronter de nouveau cette abominable vérité. Comment déclarer Léo qui a vécu quelques mois entre 2017 et 2018 ? Il n’y avait aucune procédure, aucune case à cocher. La froideur de la réponse machinalement envoyée par le service support nous a anéantis. Nous nous sommes débrouillés par nous-mêmes, nous avons dû déclarer Léo puis littéralement le supprimer de notre déclaration.

Les démarches devraient être allégées quand on perd un enfant

Tout comme le personnel des maternités doit être formé à l’accompagnement et à la communication spécifique avec les parents lors de ces dramatiques cas, les administrations pourraient également en bénéficier. Quelques mots suffisent mais il faut les connaître, les apprendre et les appliquer. Nous n’avons pas besoin de ces maladroites et blessantes situations pour nous rappeler que notre enfant n’est plus. Les démarches devraient être plus légères et plus simplifiées quand il s’agit d’un deuil et en l’occurrence celui d’un enfant.

Il n’existe pas de case à cocher pour des parents qui ont perdu leur enfant

En parallèle, ne pas se sentir en marge de la société pourrait aider à vivre son deuil de manière un peu plus sereine. Si justifier son identité de parents malgré la perte de son enfant n’est déjà pas évident avec autrui, cela semble impossible avec l’administration. Quand on voit qu’il n’y a même pas de mot dans le dictionnaire pour nommer un parent qui a perdu son enfant, quand on voit que seules les cases « sans enfant » ou « nombre d’enfants à charge » existent dans les formulaires, on réalise que le chemin est encore long pour rendre ces répliques moins brutales.

D’ailleurs, je ne sais toujours pas laquelle cocher car ni l’une ni l’autre ne correspond à ma vie.

Lire aussi :  Les paranges souhaitent donner leur nom à leurs enfants mort-nés D’autres parents luttent pour faire reconnaitre leur statut par l’administration après la perte d’un enfant.

Julie Artero, l’auteure de cet article, a créé L’Etoile Léo en mémoire de son fils.

2 réflexions sur “Perte d’un enfant : ce tabou administratif qui nous tue une deuxième fois

  1. Répondre
    Edwige - 1 juillet 2019

    Bonjour Julie,
    Je me retrouve totalement dans cet article concernant les voies administratives et même plus largement dans la vie au quotidien quand très souvent on nous pose « vous avez combien d’enfant ? »
    J’ai un petit garçon de 7 ans maintenant et une petite fille qui devrait fêter ses 6 ans en septembre si elle n’était pas partie si vite.
    Et je ne sais jamais quoi répondre à cette question. J’en ai 2 ! Dans mon coeur, dans ma tête j’en ai deux. Mais oui … je n’ai qu’un « enfant à charge » …

    1. Sarah Dumont - 9 juillet 2019

      Chère Edwige, merci pour votre commentaire qui ne fait, malheureusement, que conforter ce que je ressens tant. Le tabou s’immisce partout et la double peine s’impose à nous : perdre son enfant et perdre les mots. Le chemin se fait doucement mais je suis fière maintenant de dire haut et fort que je suis maman d’un petit garçon qui a la tête dans les étoiles et qui, je l’espère, sera un jour grand frère. Bien affectueusement, Julie.

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