Nos morts sur les réseaux sociaux : une autre forme d’hommage

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Facebook, Twitter, des livres de condoléances virtuels

Utiliser un compte Facebook, Instagram, Twitter… pour en faire un livre de condoléances ou une tombe virtuelle, après un décès, est un phénomène en pleine croissance. Sans se substituer aux rites traditionnels, le recueillement sur les réseaux sociaux prend sa place dans le processus de deuil.

La vie de Stéphanie a basculé du jour au lendemain, en novembre 2020, son compagnon, alors âgé de 44 ans et en pleine santé, décède brutalement : « Sébastien a fait une sieste dans le canapé et il ne s’est jamais réveillé ! » Immédiatement, l’annonce de sa mort aux proches et à l’entourage s’impose mais la sidération et la douleur (cf. les étapes du deuil) ne lui permettent pas d’appeler les personnes une à une. Sans compter les collègues et les copains qu’elle ne connaît pas tous.

Je ne voulais pas recevoir de condoléances

« Il fallait prévenir tout le monde et j’ai tout de suite pensé que la manière la plus simple allait être son compte Facebook. J’ai donc pris les commandes de son compte pour poster un message demandant de raconter des anecdotes, les meilleurs souvenirs avec lui. Je ne voulais pas de condoléances, ces choses que les gens disent par habitude, des mots qui m’ont toujours paru vides de sens. Sébastien avait une telle joie de vivre… » S’en suivra donc une cascade de messages qui viendront réconforter Stéphanie et leur quatre enfants. « Des témoignages qui ont donné le sourire, même ce jour-là … », se rappelle-t-elle.

Depuis, Stéphanie alimente le compte de Sébastien de photos et de messages publics ou privés selon leur contenu, elle souhaite ainsi « faire vivre sa mémoire ». Ainsi, selon Martin Julier-Costes, sociologue et anthropologue, « Facebook recouvre les fonctions symboliques d’une tombe. Les réseaux sociaux sont des outils numériques qui reprennent les fondamentaux. Le mort reste comme figé mais les vivants continuent à échanger autour du défunt, à travers un dispositif technique ».

Des tombes virtuelles qui ne remplacent pas les rites

Toutefois, ces tombes virtuelles ne sauraient remplacer nos rites. Comme le confirme Stéphanie qui raconte qu’elle va très régulièrement se recueillir auprès de son compagnon pour partager, seule et en toute intimité, un moment avec lui : « Pour son anniversaire, je lui ai fait un petit fondant que j’ai mangé avec lui, au cimetière» Martin Julier-Costes précise que « les réseaux sociaux servent à rendre plus visible certaines expressions du deuil (Les 5 étapes du deuil selon Kübler-Ross) mais ils ne viennent que s’ajouter à ce qui se fait à côté, plus traditionnellement. Cela montre simplement que la mort est sociale et qu’on la partage ».

Une dimension communautaire du deuil à travers les réseaux sociaux

Pour sa part, Florence Quinche, professeure associée à l’université de Lausanne, ajoute dans son article Faire mémoire sur Internet. Les réseaux sociaux et sites de commémoration induisent-ils de nouveaux rapports à la mort ? (2017, Frontières), que « le deuil prend ainsi une dimension communautaire et plus seulement familiale. Les amis et contacts peuvent continuer de s’adresser au défunt ou à sa famille via sa page Facebook. (…) Il n’y a pas non plus de limite temporelle pour la publication de ces écrits, qui peuvent être consultés à volonté. »

Un palliatif en cas de mort brutale

Et c’est encore plus vrai dans le cas de morts inattendues, précise Florence Quinche, quand « les amis et les proches (…) n’ont pas pu dire au défunt ce qu’ils auraient voulu exprimer avant son décès. Il y a donc un manque : dire adieu à la personne, témoigner de ses sentiments, ses regrets, etc. La page virtuelle va parfois servir à cela, comme un substitut de la dernière rencontre qui n’a pas eu lieu ». C’est le cas pour Stéphanie qui nous explique « que ces messages ont fait beaucoup de bien à la famille de Sébastien qui ne l’avait pas vu depuis deux ans car [ils avaient] beaucoup voyagé et pour eux c’est difficile. Il n’y a pas eu d’au revoir. »

Et elle est loin d’être la seule. De plus en plus de réseaux sociaux numériques deviennent des lieux d’hommages, des livres de condoléances. On ne compte plus les tweets d’annonce de décès ou de souvenirs de défunts, une autre manière de partager, avec une communauté qui dépasse les frontières de l’intime, et de pérenniser le souvenir de l’être cher.

La grande crainte que son enfant décédé soit oublié

Mais comment faire quand la vie est trop courte pour que les souvenirs se fabriquent ? Dans le cas du deuil périnatal, de nombreux parents se sont saisis d’Instagram ou de Facebook pour donner une existence sociale à leur enfant. « Pour faire le deuil, il faut avoir des souvenirs, des traces d’existence, on ne peut pas faire le deuil de rien, explique Marie-José Soubieux, psychanalyste, pédopsychiatre, spécialiste du deuil périnatal. Et la mort périnatale, qu’elle intervienne pendant la grossesse, à la naissance ou au tout début de la vie, est peu reconnue, peu visible. Les parents souffrent beaucoup de cette indifférence. ».

Elle ajoute que dans ce cas « les réseaux sociaux et donc les photos, qui doivent absolument être accompagnées d’un commentaire non délétère, participent à dépasser la grande crainte de l’oubli de l’enfant mort ». A l’instar du célèbre street-artiste brésilien suivi par plus d’un million de personnes sur Instagram, Edouardo Kobra, qui en février 2021, publiait un hommage à sa fille mort-née, une photo avec le message : « Il y a un an, Catarina est venue et nous a quittés. Resteront le manque et l’amour infini.»

Remettre de la vie dans la mort

Pour Marie-José Soubieux, les réseaux sociaux participent à la réparation, remettent un peu de vie dans la mort et permettent de « reconnaître le statut de parents » malgré l’absence de l’enfant. Si certains souhaitent partager publiquement, d’autres créent des communautés, des groupes fermés plus intimes, des espaces de paroles virtuels pour partager leur expérience, comme le groupe privé Facebook Par’anges.

En revanche, Marie-José Soubieux insiste : « Cela peut être un début mais les parents doivent se faire accompagner ailleurs.» Car le recours aux réseaux sociaux a aussi ses limites. La psychanalyste préconise de « la distance et du recul » appelant à la prudence avant de publier une photo « car il peut arriver le meilleur comme le pire ».

Lire notre article : plus de morts que de vivants sur Facebook dans 50 ans

Un déchaînement de violence et d’insultes

Le pire, le mannequin américain, Chrissy Teigen, en a fait les frais. Alors qu’elle était suivie par plus de 13 millions de personnes sur son compte Twitter, elle décide de le fermer fin mars dénonçant beaucoup de malveillance notamment après avoir partagé sa douleur à la suite de sa fausse couche survenue en octobre 2020. Moment qu’elle avait aussi partagé sur Instagram.

Si beaucoup de messages ont été très soutenants d’autres étaient insultants. Comme le rappelle Martin Julier-Costes, parfois « les gens sont violentés quand ils parlent de la mort et de leur souffrance ». Pour s’en prémunir, Facebook et donc Instagram, proposent de transformer les comptes des défunts en comptes commémoratifs. Solution que Stéphanie a refusé car dans ce cas on perd la possibilité de publier et « ça c’est hors de question ! ».

Elle qui souhaite « faire réfléchir les gens au travers de son compte » et qui rappelle qu’avec son compagnon, ils souhaitaient dire « à quel point il faut profiter de la vie ». Malgré tout, elle veille à ne nommer personne pour éviter les notifications que les gens pourraient recevoir et donc potentiellement les faire souffrir.

Consulter Facebook, comme un album de souvenirs précieux

Martin Julier-Costes explique que les réseaux sociaux sont un des « effets personnels du défunt » et qu’il y a aussi un enjeu quant à leur devenir. Dois-je fermer les comptes ? Dois-je en prendre les rênes ? Les mêmes questions que l’on se pose dans la vie matérielle. Que dois-je faire de ses vêtements ? De ses bijoux ? Suis-je légitime pour le décider ? Stéphanie, elle, voit aussi le compte de son amoureux comme un album photos que l’on feuillette pour se rappeler les bons souvenirs et se faire du bien : « Tous les matins, j’ai un rituel, mon petit moment de plaisir. Je consulte ses souvenirs Facebook, en me demandant ce que je vais y trouver. Des fois il y a des pépites où il parle de moi avec des mots d’amour. Là, je ne partage pas avec les autres, je le garde pour moi. »

Commentaires

  • Vareyon

    Au décès de mon fils ma vie s est écroulé et les gens se lassent assez vite de t'entendre crier ta douleur. Je la gardais pour moi et elle me consummait. Un jour je suis allée sur groupe de parents en deuil et ça a tout changé. Je pouvais tout déverser et surtout être comprise. Aujourd'hui je vais mieux et j ai quitté le groupe mais heureusement qu'ils existent.

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