Transformer le corps d’un défunt en une matière capable de nourrir les sols : c’est le principe de la terramation. Comment fonctionne-t-elle ? En quoi diffère-t-elle de l’humusation ? Et où en est-on en France ? Des essais menés sur des brebis aux Ulis, en Essonne, ouvrent une nouvelle étape de recherche.
En bref : La terramation transforme un corps en matière organique grâce à des micro-organismes. Elle existe sous trois formes : hors sol, en surface ou en fosse. Des tests sont actuellement réalisés au cimetière des Ulis, en Essonne, bien que la technique reste interdite en France.
Devenir une ressource pour le vivant
« À travers notre mort, on peut nourrir le vivant », explique Pierre Berneur, co-fondateur de l’association Humo Sapiens. L’association travaille à rendre la terramation accessible en France, avec une équipe de chercheurs et des acteurs du funéraire.
D’après ses défenseurs, le devenir du corps peut prolonger un rapport à la nature construit pendant la vie. La perspective est celle d’une matière qui enrichirait les sols, avec, par exemple, un arbre comme lieu de mémoire. Une proposition qui touche autant à la manière de faire ses adieux qu’à celle de concevoir une sépulture.
Mais que recouvre exactement ce mot ? Et que sait-on aujourd’hui de cette pratique ?
Comment fonctionne la terramation ?
La terramation, aussi appelée compostage humain, vise à transformer le corps par l’activité de micro-organismes. On place le corps non embaumé sur un lit de copeaux de bois, de paille et de broyat végétal, à 20 centimètre du sol. Ceux-ci apportent du carbone et permettent à l’air de circuler, favorisant la décomposition du corps en présence d’oxygène. Le chercheur Damien Charabidzé décrit ce principe dans une présentation de l’Université de Lille consacrée au compostage funéraire.
« Il faut une intervention humaine », rappelle Pierre Berneur. La composition du mélange, l’humidité et l’aération comptent dans le déroulement du processus. Le mot « naturel » ne dispense donc ni d’un protocole ni de contrôles.
Que deviennent les os ? Aux États-Unis, l’entreprise Recompose, qui propose cette pratique aux familles, les broie avant de les mélanger à la matière obtenue, en retirant les éléments qui ne se décomposent pas, comme certains implants. C’est ce qui se fait à l’étranger, pas nécessairement ce qui pourrait être proposé un jour en France.
Terramation et humusation : quelles différences ?
Dans le vocabulaire employé par Humo Sapiens, la terramation désigne plusieurs approches. Pierre Berneur en distingue trois :
Hors sol : on place le corps dans une cellule dédiée, à l’intérieur d’un bâtiment. Sur le site de Recompose à Seattle, le corps du défunt se décompose en huit à douze semaines, comprenant le passage en cellule jusqu’à la maturation de la matière obtenue.
Sur le sol : des matières végétales recouvrent le corps en extérieur. Cette approche correspond à l’humusation défendue notamment en Belgique. Sa réussite dépend des conditions du milieu où elle est pratiquée.
Sous le sol : on enterre le corps dans une fosse, entouré de végétaux broyés. C’est cette méthode, également appelée enterrement végétal, que Humo Sapiens étudie avec ses partenaires en France.
| Méthode | Où se trouve le corps | Durée / caractéristique | Où cela se pratique |
|---|---|---|---|
| Hors sol | Cellule dédiée, à l’intérieur d’un bâtiment | 8 à 12 semaines (cellule + maturation) | Recompose, Seattle (États-Unis) |
| Sur le sol | Matières végétales, en extérieur | Dépend des conditions du milieu (non précisé) | Humusation défendue en Belgique |
| Sous le sol | Fosse, entouré de végétaux broyés | Non précisé | Terramation étudiée par Humo Sapiens avec ses partenaires, en France |
Ces mots ne recouvrent pas toujours la même pratique selon les personnes qui les emploient. Pour s’y retrouver, une question simple peut aider : où et comment le corps est-il placé ? Ce qui fonctionne dans un compartiment à l’intérieur d’un bâtiment ne fonctionne pas forcément de la même façon en extérieur.
Aux Ulis, des brebis pour étudier l’enterrement végétal
Nous vous avions présenté le lancement du projet F-Compost en avril 2024. Ce programme associe notamment les universités de Lille et de Bordeaux et l’association Humo Sapiens, avec un financement de l’Agence nationale de la recherche. Son objectif est de tester des procédés et de produire des connaissances utiles aux décisions publiques, comme l’explique le Centre d’histoire judiciaire de l’Université de Lille.
Au cimetière des Ulis, en Essonne, l’expérimentation a été menée sur douze brebis selon deux méthodes pour comparer leur décomposition. Six ont été placées en pleine terre. Six ont été entourées de broyat végétal. Les exhumations, qui permettront d’analyser les résultats, ont démarré en juillet 2026. Dans une communication publiée en septembre, Humo Sapiens confirme qu’elle publiera bientôt les premiers résultats.
Que peuvent nous apprendre ces essais ? Observer la décomposition d’un corps ne suffit pas à savoir si la matière obtenue peut nourrir les sols sans risque pour l’environnement. Il faut aussi étudier ce qui se passe dans la terre et ce que la transformation libère. Selon Pierre Berneur, les analyses prévues portent notamment sur les gaz et les métaux, ainsi que sur les êtres vivants présents dans le sol.
Ces essais sur des animaux permettent aux chercheurs d’avancer. Mais ils ne suffisent pas, à eux seuls, à montrer que la méthode pourrait être utilisée pour des personnes décédées.
La terramation est-elle autorisée en France ?
Non. Dans sa réponse publiée au Sénat le 4 juin 2026, le ministère de l’Aménagement du territoire et de la Décentralisation rappelle que la France n’admet que l’inhumation et la crémation et que la terramation demeure interdite.
Les réflexions se poursuivent au Conseil national des opérations funéraires. Plusieurs questions concrètes restent à préciser : quelle serait la place du cercueil ? Que deviendrait la matière obtenue ? Où les proches pourraient-ils la déposer, et dans quelles conditions ? Le Code civil rappelle que les restes humains doivent être traités avec respect, dignité et décence.
Il n’est donc pas, à ce jour, possible, d’organiser une terramation en France. Et la réponse ministérielle ne fixe pas de date de légalisation.
Une promesse écologique à évaluer
La terramation peut-elle limiter l’impact environnemental de nos funérailles ? C’est l’un des espoirs portés par Humo Sapiens, mais la réponse demande encore des recherches. Elle dépend de la méthode choisie, des conditions de sa mise en œuvre et de ce à quoi on la compare. Les essais doivent nous aider à comprendre ses avantages comme ses limites. À ce stade, les sources consultées ne permettent pas de parler d’une pratique « sans pollution ».
La terramation peut-elle trouver sa place dans nos façons de faire nos adieux ?
L’idée de nourrir le vivant après sa mort peut séduire sans que l’on soit prêt à choisir la terramation pour soi. Pierre Berneur fait cette distinction : « souhaiter un retour à la terre et accepter que son propre corps soit transformé en humus ne sont pas tout à fait la même chose. Nos choix pour nos obsèques touchent aussi à notre histoire, à nos convictions et aux gestes avec lesquels nous avons grandi. »
C’est l’une des raisons pour lesquelles Humo Sapiens explore l’enterrement végétal. On mettrait le corps en terre, un geste familier qui pourrait rendre cette pratique plus facile à envisager. L’association imagine également des espaces aménagés dans les cimetières existants. Il ne s’agirait donc pas nécessairement de renoncer au cimetière, mais de lui donner une autre forme.
Des repères qui resteraient essentiels pour les proches
Pour les proches, des repères resteraient essentiels. Pouvoir dire au revoir, se séparer du corps et disposer d’un lieu où entretenir le souvenir. Pierre Berneur envisage deux temps de recueillement. Une cérémonie au moment des obsèques, puis un second hommage, plusieurs mois plus tard, une fois la transformation accomplie. « Une prochaine étape, ça va être de penser les rituels », explique-t-il. Ces gestes restent à construire ; on n’a pas encore établi leurs effets sur le deuil.
La place de la terramation dépendrait aussi de nos convictions, religieuses ou non. Que représente pour nous le corps après la mort ? Quel sens donnons-nous au retour à la terre ? Les échanges de Humo Sapiens avec les représentants des cultes restent exploratoires. Ils ne permettent pas de conclure à une acceptation commune des religions.
L’ambition de l’association n’est pas de remplacer l’inhumation ou la crémation, mais d’offrir une possibilité supplémentaire. Au-delà des recherches et du cadre légal, l’enjeu serait donc de permettre à chacun de comprendre cette pratique, d’exprimer ses réserves et, s’il le souhaite, d’y reconnaître une façon de faire ses adieux qui lui ressemble.
Questions fréquentes
Qu’est-ce que la terramation ?
La terramation, ou compostage humain, transforme un corps grâce à des micro-organismes. On le place sur un lit de copeaux de bois, de paille et de broyat végétal. Une intervention humaine encadrée reste nécessaire tout au long du processus.
Quelle est la différence entre terramation et humusation ?
La terramation recouvre plusieurs approches, selon où l’on place le corps et comment. Hors sol, on l’installe dans une cellule, en bâtiment. Sur le sol, on le recouvre de végétaux en extérieur : c’est l’humusation pratiquée en Belgique. Sous le sol, on l’enterre en fosse, comme l’étudie Humo Sapiens en France.
La terramation est-elle autorisée en France ?
Non. Le ministère l’a confirmé dans sa réponse publiée au Sénat le 4 juin 2026. La France n’autorise que l’inhumation et la crémation. Le ministère n’a annoncé aucune date de légalisation.
Que deviennent les os lors d’une terramation ?
Aux États-Unis, l’entreprise Recompose broie les os avant de les mélanger à la matière obtenue. Elle retire les éléments qui ne se décomposent pas, comme certains implants. La France ne retiendra pas forcément ce protocole étranger.
Où en sont les essais menés en France ?
On a placé douze brebis au cimetière des Ulis, en Essonne, selon deux méthodes comparées. Les exhumations ont démarré en juillet 2026. Les premiers résultats, annoncés pour bientôt, porteront sur les gaz, les métaux et la vie du sol.
La terramation est-elle une pratique écologique ?
C’est l’un des espoirs de Humo Sapiens, mais la réponse dépend encore des recherches en cours. Elle varie selon la méthode choisie et ses conditions de mise en œuvre. À ce stade, on ne peut pas parler d’une pratique « sans pollution ».
Voir le webinaire
Mourir et nourrir le vivant : comprendre la terramation
Avec Pierre Berneur, co-fondateur de l’association Humo Sapiens.
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Parler de terramation, c’est aussi interroger la façon d’accompagner les personnes dans leurs choix de fin de vie et dans leur deuil. Cela touche aux repères qui comptent, aux mots à poser, à la juste posture face à des convictions encore incertaines. La formation Accompagnant de la fin de vie et du deuil de Happy End aborde ces dimensions sociétales et juridiques et la relation d’aide.
Sources
Cet article s’appuie sur le webinaire Happy End du 25 juin 2026, « Mourir et nourrir le vivant : comprendre la terramation », avec Pierre Berneur (Humo Sapiens), ainsi que sur les travaux de recherche et les textes officiels cités ci-dessous. Les faits scientifiques et juridiques proviennent de ces sources.
- Humo Sapiens — association pour une mort régénérative : humosapiens.fr
- Damien Charabidzé, « Compostez-moi », magazine de l’Université de Lille : lire le document
- Centre d’histoire judiciaire, Université de Lille — projet F-Compost : chj-cnrs.univ-lille.fr
- Recompose : recompose.life
- Sénat, réponse ministérielle du 4 juin 2026 : senat.fr
- Code civil, article 16-1-1 : legifrance.gouv.fr
- Humo Sapiens, communication de septembre 2026 sur les exhumations : LinkedIn
- Happy End, « Compostage humain : la France lance enfin une expérimentation » (avril 2024) : lire l’article




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