Le « distributeur à deuil »​ : idée innovante ou lugubre ?

A l'entrée du plus grand cimetière de Zurich, un distributeur propose des mouchoirs, des bougies, un ruban noir ou encore du papier pour rédiger une lettre d'adieu. Si certains voient d'un mauvais œil cet objet insolite, d'autres saluent cette initiative qui remet le deuil au cœur de nos vies.
Distributeur à deuilCrédits: ZHDK

Imaginez donc : vous vous rendez au cimetière pour visiter la sépulture d’un proche disparu, et, au moment de passer l’entrée, vous voilà nez à nez avec ce qui ressemble à s’y méprendre à un distributeur libre-service que vous avez l’habitude de voir dans les gares ou centres commerciaux. Sauf que celui-ci ne vous propose point de sodas, chips ou barres chocolatées, mais des objets liés au chagrin suscité par la mort de votre proche. Quelle serait votre réaction face à ce distributeur à deuil ?

Bougie, ruban noir, bateau en papiers… des objets symboliques de deuil

Ce scénario est une réalité au Sihlfeld, le plus grand cimetière de la ville de Zurich (400’000 habitants) qui est doté depuis 2018 d’un « distributeur à deuil » (« Trauerautomat » en VO, qui a même son propre hashtag #trauerautomat). Il propose à la vente des mouchoirs, des bougies, des rosaires, mais aussi des objets plus insolites en rapport avec le deuil, comme des lettres d’adieu, des bateaux en papier ou encore des sachets de thé.

Trauerautomat ou "Distributeur à deuil"
Crédits: Transdisciplinary Excursions – Atlas Obscura

La presse et les communautés en ligne de nos voisins helvètes ont eu des réactions très diverses face à cet objet : manque de respect envers les endeuillés ou incitation à la réflexion, opération marketing pour soutirer de l’argent, provocation qui n’a pas sa place dans un cimetière ou au contraire confrontation nécessaire avec un sujet devenu tabou dans la société actuelle.

Le distributeur a été conçu dans le cadre d’un projet de diplôme de l’étudiante en design Lea Hofer. Son idée ? redonner une place au deuil dans notre quotidien. Les professionnels du domaine funéraire ne vous diront pas le contraire : il est trop souvent passé sous silence et cantonné à l’intimité. Il y a une forme d’injonction à ce qu’il soit fait rapidement, comme s’il fallait retrouver le plus vite possible un fonctionnement optimal dans cette société qui promeut efficacité et productivité.

Se confronter à son chagrin

Si dans la culture occidentale, le deuil était codifié et ouvertement affiché en public jusque dans la première moitié du 20ème siècle, il n’ a plus de place dans la société actuelle. Selon sa conceptrice, c’est cela que le distributeur à deuil veut rendre évident. Elle nous propose de nous confronter à notre chagrin, et nous fait réfléchir à notre façon de vivre la perte, à travers ces objets simples mais chargés de symbolique. C’est par des échanges avec un panel de soignants, accompagnants, endeuillés et théologiens que Lea Hofer les a choisis : un ruban noir pour afficher son deuil de façon discrète, un sachet de thé qui nous invite à accorder à nouveau de l’espace et du temps à la peine et à la tristesse. Le bateau en papier et les bulles à savon peuvent évoquer le laisser-partir, en douceur, au gré des courants ou des airs. Chaque objet porte d’ailleurs sur son emballage une courte phrase expliquant sa signification.

Si la designer avait initialement l’intention d’installer le distributeur à deuil dans un lieu public sans lien apparent avec la mort (comme une place du centre-ville ou une piscine), il a été décidé de lui trouver une place dans un cimetière en même temps qu’une exposition.

Il faut dire que la ville de Zurich n’a pas froid aux yeux sur le sujet : elle a déjà organisé un « forum du cimetière », le premier forum culturel et de services suisse sur les thèmes du décès, de la mort et du deuil. Son but est d’informer, d’aider à planifier, d’inspirer et d’apporter des réponses autant pratico-pratiques que culturelles autour du thème funéraire.

Un distributeur à deuil pour redonner à la mort sa juste place dans nos vies

L’inconnu, ce que nous ne pouvons ou ne voulons pas appréhender, fait peur. En nous proposant, quitte à nous forcer un peu la main à nous intéresser au domaine funéraire et à nous confronter aux émotions que la mort suscite, ce distributeur à deuil a le mérite de redonner à la mort sa juste place dans nos vies. Cela peut être rassurant voire déculpabilisant pour des personnes endeuillées qui ne sentent pas autorisées à exprimer leur chagrin. Ce distributeur brise un tabou majeur et peut nous aider à retrouver un rapport plus sain, avec ce qui (ne nous voilons pas la face !) nous attend tous un jour.

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