« Madame, c’est la fin… »

L'attente interminable, l'angoisse, jusqu'au fameux coup de fil. Isabelle raconte comment elle a vécu, à 51 ans, les derniers instants de sa mère, partie à 74 ans.
La finCrédits: Annie Spratt de Unsplash

Une seule obsession : arriver vite…

1h25 du matin. La vibration du téléphone caché sous mon oreiller me réveille… en fait je ne dors pas.

C’est l’hôpital : « Madame, vous devriez venir, c’est la fin ».

Tandis que je m’habille rapidement, ma fille ainée qui partage ma chambre, m’interroge presqu’en silence. « C’est Mamie, ils viennent d’appeler, j’y vais… »

J’appelle ma sœur sur la route. Elle est déjà prévenue et bientôt aux portes de l’hôpital.

Je garde la voiture, pénètre le hall par le sas de nuit, suis le long couloir sombre avant d’atteindre l’étage où se trouve la chambre.

Ma mère a été hospitalisée il y a une quinzaine de jours après être tombée deux fois. Son état s’est subitement aggravé sans signe précurseur. Nous sommes dans l’incompréhension la plus totale.

Les médecins nous ont demandé de venir rapidement à son chevet. Je suis partie le lundi avec ma fille cadette et nous avons roulé toute la nuit pour arriver au petit jour du mardi.

Mon frère et ma fille aînée qui sont également éloignés de la région parisienne sont arrivés en urgence.

Nous n’allons pas nous acharner

Nous avons pu la voir mardi après-midi. Masque à oxygène sur le nez, elle semble dormir. Pourtant, quand nous l’appelons, ses paupières sursautent. Elle nous entend. Difficile de croire qu’elle est sur le point de mourir. Il n’y a aucun signe extérieur. Tout est allé si vite…

Un médecin nous reçoit : « nous n’allons pas nous acharner », déclare-t-il. De quoi parle-t-il ? Pas de Réa… Oui OK, mais quoi encore ?

« Elle va mourir ? » Demande finalement l’un d’entre nous. « Oui ». C’est incompréhensible.

Nous rentrons à la maison. L’après-midi s’écoule tranquillement. Dans la soirée j’essaie de joindre le service à plusieurs reprises. Personne ne répond. Silence total. Étrange. Il y a bien une infirmière à l’étage non ? Je renonce à rappeler. Nous allons nous coucher.

1h45 : je pénètre la chambre de ma mère. Ma sœur et mon beau-frère sont arrivés. Ma sœur pleure : notre mère est morte.

Elle est là, sur le lit, sans son masque dont le visage porte encore la trace. Sa bouche est entrouverte.

Elle vient tout juste de mourir

Je réalise qu’elle vient tout juste de mourir. Elle n’est pas morte pendant que j’étais sur la route au moins ? Je sens la colère me monter au visage et je la contiens. Ça n’est pas le lieu ?

« À quelle heure est-elle morte ? » Il y a environ une demi-heure. Je n’étais pas sur la route. J’étais dans mon lit. « Mais ne vous inquiétez pas Madame, me rassure l’infirmière. J’étais près d’elle. Elle n’est pas partie seule elle n’a pas souffert. »

« Mais je m’en fous que tu aies été là ! Moi je n’y étais pas ! Pourquoi ne m’as-tu pas appelée ? Pourquoi m’as-tu appelée après ? » Le pourquoi m’envahit. Pour elle, pour d’autres êtres chers qui sont partis sans m’avertir, sans que personne n’ait pris la peine de demander si je souhaitais/pouvais être présente dans les derniers instants de la vie.

Combien de ces derniers soupirs nous sont volés que nous voudrions « attraper » comme un dernier moment passé avec celui ou celle qui part ?

Combien de minutes ou deux secondes voudrions nous marchander au temps pour le retenir encore un peu dans sa course et être présent(e) au moment de ce passage vers l’irréversible ?

Pourquoi nous appelle-t-on après ? Pourquoi ce mensonge qui nous fait nous précipiter dans un dernier espoir et qui nous stoppe tout net dans notre élan ? Faut-il être pervers pour nous priver de cet instant tellement précieux ? Faut-il être sans-cœur ? Ou alors est-ce le protocole à suivre ?

La mort est-elle tellement taboue qu’on le cas jusqu’au bout à ce qui reste ?

Il reste ce goût amer d’avoir été spolié(e) de ce départ, le sentiment d’un au revoir inachevé, d’une injustice irréparable…

Isabelle MARESCAUX, autrice de cet article, préside l’Association Ici et Maintenant.

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