« Être victime du terrorisme, c’est vivre avec la mort en soi »

Le 11 mars est la Journée nationale en hommage aux victimes du terrorisme. Une décision prise suite aux demandes exprimées par de très nombreuses victimes et par les associations qui les accompagnent. A cette occasion, Caroline Langlade, rescapée du Bataclan, ex-présidente de l'Association Life for Paris, témoigne de la vie après.
victime du terrorismeCrédit photo : Laurent Odelain

« Le 11 mars 2019 est la journée d’hommage nationale et européenne aux victimes du terrorisme ». L’occasion pour moi de vous raconter les 3 ans qui viennent de s’écouler depuis que j’ai vécu les attentats du 13 novembre. Ce soir-là, j’étais au Bataclan, accompagnant mon compagnon à un concert de rock d’un groupe qu’il appréciait. La conjugaison au passé est normale ici, et elle va être utilisée tout au long de ce texte, car il y a clairement eu pour nous un « avant et après » l’attentat.

Après 3h30 d’une prise d’otage terrible, où chaque seconde, nous sentions notre corps et notre âme basculer entre vie et mort, nous avons été délivrés. Les premières images de ma vie d’après ont été celles du corps d’un terroriste éventré devant notre porte, puis de dizaines de corps entassés les uns sur les autres, au milieu d’une mare de sang. Des corps immobiles, saisis dans un moment de joie qui avait basculé vers l’horreur.

En traversant ce champs de corps inertes, j’ai senti que ma vie venait de basculer. J’étais devenue une morte vivante au sens propre. Une personne qui avait vécu la mort, qui avait senti son lent baiser l’attirer vers elle mais qui par « chance » (quel mot terrible, qui est chanceux de vivre cela ?) en avait réchappé.

« Être victime du terrorisme, c’est vivre avec la mort en soi »

Depuis trois ans, c’est donc cette dualité qui m’anime. Ce sentiment du chaud et du froid qui livre une bataille intérieure pour laquelle il n’y aura pas de gagnants, juste un corps et une tête épuisés qui finiront soit par revivre, soit pas lâcher. Être victime du terrorisme, c’est cela. C’est vivre avec la mort en soi. C’est perdre ses illusions quant à la vie, quant à l’amour, quant aux autres et à l’esprit de fraternité dont on nous rabâche les oreilles depuis l’enfance pour pouvoir grandir heureux et libre.

Le 13 novembre a tué en moi cette partie là. Et il me faut désormais faire le deuil d’une personne qui est encore vivante mais pourtant qui n’existe plus. Faire le deuil de soi. Tenter également d’accompagner son entourage à faire le deuil de nous. C’est sûrement pour cela que les victimes de terrorisme voient dans leur vie d’après le vide se faire autours d’elle. Car beaucoup de leurs proches les enterrent vivantes, voulant faire le deuil car incapables de faire face à une autre personne qui ressemble mais qui n’est pas, qui n’est plus celle qu’on a connu. Et puis parce qu’il est difficile d’accepter aussi que la mort, ça n’arrive pas qu’aux autres, et que nous sommes les témoins de cette mort si taboue dans notre société.

« Être prêt à mourir et avoir peur de tout »

Cette mort qui fait si peur. Cette mort qu’on ne nomme pas et qui pourtant nous touche tous. C’est aujourd’hui ma seule certitude : je vais mourir un jour. Sûrement trop tôt, sûrement en souffrant, sûrement pas dans mon lit comme je le souhaiterais. Mais, au moins, je le sais. La difficulté d’avoir vécu le terrorisme est donc là. Elle se perd dans cette dualité permanente et omniprésente. Être prêt à mourir et pourtant avoir peur de tout. Avoir survécu aux attentats, devoir vivre pour ceux qui n’ont pas eu cette chance et pourtant, regretter souvent, face aux difficultés de la vie d’après, de ne pas y être restée pour enfin trouver l’apaisement. Être en vie et pourtant ne plus avoir goût à grand chose.

Alors, commence le long chemin de ce que certains appellent la résillience, de ce que d’autres appellent la reconstruction. Réapprendre la vie. Réapprendre la confiance. Retrouver des plaisirs simples. Ressentir à nouveaux des émotions plus douces, plus apaisées. Être capable de rêver, de rêvasser, de se projeter, de se retrouver un but, une vocation, une volonté farouche de vivre avec les vivants. De compter à nouveau parmi eux. De se battre pour retrouver une place dans cette société qui n’attend pas, dans cette vie qui file à vive allure.

« Il faut intégrer que l’autre n’est pas toujours une menace »

Qu’il est long ce combat. Et que vous êtes seuls pour le mener. Il faut refaire confiance à l’autre. Il faut intégrer que l’autre n’est pas toujours une menace. Que l’autre peut aussi être un allié, un ami. Car ces autres qui ont tué un soir, qui vous ont volé cette partie de vous, continuent de vous hanter, au delà de leur mort.

Durant cette drôle de bataille que les victimes du terrorisme livrent contre leurs traumatismes, contre elles mêmes, certaines victimes mourront, leurs corps ou leurs têtes les abandonneront. Ce n’est pas elles qui lâcheront, juste que le noir, qui aura tenté de nous dévorer ce soir là, prendra toute la place malgré la bataille. D’autres réussiront à réinstaller le blanc. D’autres encore composeront toute leur vie avec ce mélange de noir et de blanc. Chacun fera comme il peut, avec ce que son corps et son âme supportera. Mais il n’y aura pas de gagnants ou de perdants dans ce combat. Juste la mort qui passe plus où moins tôt reprendre ce qu’elle a laissé vivre.

Alors, aujourd’hui, j’ai une pensée pour tous ceux qui sont partis, pour tous ceux qui restent, pour tous ceux qui souffrent de l’absence. Faisons de cette journée d’hommage un moment de réflexion et d’humanité pour tenter d’aider toutes les nations à réparer les vivants et honorer les morts. »

Vous pouvez lire le livre de Caroline Langlade  « Sortie de Secours », aux éd. Mon Poche, 9 €. 

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1 réflexion sur “« Être victime du terrorisme, c’est vivre avec la mort en soi »

  1. Répondre
    Sabine Ganansia - 28 mars 2019

    Un témoignage précieux, dont les mots si simples et directs nous permettent, si ce n’est de comprendre, au moins d’avoir le sentiment de pouvoir partager avec les personnes rescapées.
    Merci pour cette passerelle.

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